Épisode 32
- JF
- 26 déc. 2025
- 5 min de lecture

Quand nous n’allions pas en Bretagne, Tonton nous invitait à passer plusieurs semaines dans sa maison de famille, dans un petit village des Vosges du nom de Saint Rémy.
Lors de nos tout premiers séjours, le père et la mère de Tonton étaient toujours en vie. Son Père Edouard Husson était un grand homme barbu que l’on appelait « petit Pépé » ;
J’aimais beaucoup cet homme extrêmement bienveillant avec nous et en compagnie duquel je me rendais souvent à la pêche aux écrevisses dans un petit ruisseau, passant non loin de là et qui s’appelait « La Valdange ».
Peu de temps après, gravement diabétique, il dut être amputé de la jambe gauche ce qui bien sûr mit un terme à nos sorties.
La mère de Tonton que nous appelions « petite Mémé » était une petite bonne femme, toujours en mouvement et qui, avec l’âge, était affligée d’un travers qui nous faisait mourir de rire, Poupi et moi, le plus discrètement possible.
Chaque fois qu’elle se déplaçait, elle émettait des chapelets de flatulences, certes peu bruyantes et inodores, mais qui ne pouvaient échapper à l’attention des petits garnements que nous étions.
Dans le jardin abondamment planté de légumes, arbres et arbustes fruitiers, une sorte de petite gloriette accueillaient d’autant plus souvent nos jeux que le temps, dans les Vosges, n’était pas toujours au beau fixe.
A l’opposé de l’endroit où se trouvait la gloriette, un rucher de quatre ruches mobilisait l’attention de Tonton et Tata, qui chaque jour passaient de longues minutes à observer les abeilles.
Tous les ans, Tonton, assisté d’un apiculteur de ses amis, procédait à la récolte de la production du rucher.
J’assistais passionné aux opérations, de loin au début par crainte des piqûres, puis dans la salle dédiée à l’extraction du miel.
Les opercules de cires des rayons qui avaient été sortis des ruches, étaient soigneusement tranchés à l’aide d’une sorte de grand couteau plat, la cire ainsi récupérée et gorgée de miel étant déposée sur une sorte de tamis à travers lequel le miel s’écoulait doucement sur un plateau métallique disposé en dessous.
Les rayons eux-mêmes étaient alors suspendus en périphérie d’une sorte de grand chaudron cylindrique chromé, sur une structure métallique soudée sur un axe central, lui-même équipé à son extrémité supérieure d’un système d’engrenages et d’une manivelle, le tout animé, grâce à cette manivelle, d’un mouvement rotatif, de plus en plus rapide, permettait d’extraire le miel des alvéoles.
Celui-ci, projeté sur les parois du cylindre, s’écoulait par gravité jusqu’au fond du cylindre, un orifice et un tuyau équipé d’un robinet permettant de le récupérer dans un seau avant mise en pot.
J’ai appris depuis que cet appareil s’appelait un extracteur.
Le miel ainsi récolté était absolument délicieux.
Nous en avions une première idée immédiatement pendant la récolte, car nous avions le droit de chiper des morceaux de cire obtenus au moment du désoperculage, morceaux gorgés de miel que nous mâchions interminablement.
Nous avions évidemment interdiction formelle de nous approcher des ruches.
Pourtant, notre cousin Justin, invité comme nous une année lors de grandes vacances, intrépide et désobéissant, osa s’approcher des ruches beaucoup plus près que la prudence ne l’exigeait.
Mal lui en prit.
Repéré par les gardiennes des ruches, un vol tourbillonnant d’abeilles l’entoura et le poursuivit jusque dans la maison.
Piqué une bonne vingtaine de fois sur le visage et les bras, il en fut quitte pour une forte fièvre et une figure boursouflée qui le fit pour un temps ressembler à une vieille pomme de terre.
De quoi craindre les abeilles jusqu’à la fin de ses jours.
Le principal attrait des Vosges, c’est la magnifique forêt de sapins qui couvre une bonne partie de la région.
A Saint-Rémy, elle commence à deux cents mètres de la maison.
En été, les journées de grand soleil, malheureusement assez rares, ces bois de sapins majestueux, largement aérés et dénués de broussailles, embaument merveilleusement.
Au sol d’immenses champs de myrtilles, des « brimbelles » en langue vosgienne, attendent tous ceux qui auront la patience de les récolter.
Pour ce faire et pour aller plus vite, nous utilisions des « rifles », sorte de petit râteau, fixés sur une boite de récupération en bois dans laquelle les petites baies bleues atterrissaient, avec quelques feuilles arrachées lors du balayage de la plante et qu’il fallait soigneusement éliminer.
Nous en récoltions des pleins seaux et Tata, une fois la maison réintégrée, confectionnait de délicieuses tartes bleues et odorantes qui régalaient nos desserts.
Lors de nos balades, nous trouvions également de nombreux champignons et notamment, ce que Tata baptisait « jaunettes », des girolles par plages entières dans les ornières moussues qu’avaient laissé les charrois de bois.
S’ensuivaient là aussi, de plantureux plats de ce délicieux « cantharellus cibarius » comme disait Tonton, en accompagnement d’escalopes de veau, un régal !
Si l’on excepte les quelques traces des violents combats qui s’étaient déroulés dans ces forêts durant la dernière guerre, laissant abandonnées quelques vieilles carcasses rouillées de véhicules ou engins de guerre, à moitié enfouies dans la terre et mangées par les lichens et la mousse, nos promenades en forêt étaient sans danger.
Bien sûr, dans la famille, on évoquait souvent, avec émotion, le souvenir de l’accident mortel, survenu très peu de temps après la fin des hostilités, à l’ainée de nos cousines nommée Odile Henrion, fille de la sœur de Tonton et qui, avec une de ses petites amies, avait trouvé, dissimulée dans la mousse, une grenade qu’elle prenait pour un jouet.
Malheureusement, la grenade explosant dans la main des fillettes, les deux enfants furent tuées sur le coup.
Il nous était donc très sévèrement recommandé de ne pas toucher ou même approcher de ces objets insolites que nous pouvions découvrir.
Odile Henrion avait cinq sœurs et nous les retrouvions souvent à Saint-Rémy durant nos vacances ?
Poupi et moi, Justin quand il était là et deux des filles, Mireille et Françoise, surnommée « Foune » partions en expédition dans les bois aussi souvent que possible.
Notre objectif était de construire une cabane de branchages, qui devenait, durant tout l’été, notre résidence secondaire dans laquelle nous pique-niquions, nous jouions à tous les jeux divers propres à notre âge et parfois même au docteur …
Tonton et Tata, en bons enseignants qu’ils étaient, n’oubliaient surtout pas les sacro-saints devoirs de vacances.
Il me reste des souvenirs pénibles de ce qui était pour nous une corvée détestable qui nous privait pour quelques heures, des joies du plein air.
J’ai tout particulièrement en mémoire un épisode assez violent et qui montre le caractère excessif de mon cher oncle et parrain.
Dès mon année de sixième, mes parents avaient fait le nécessaire pour que je sois inscrit en cours de latin, ce que je détestais tout particulièrement.
Tonton en latiniste distingué, veillait attentivement à ce que j’exécute scrupuleusement les versions et surtout les thèmes qu’il avait lui-même concoctés.
C’était toujours truffé de pièges dans lesquels, bien évidemment, je tombais systématiquement.
Ajoutons à cela que mon aversion pour cette matière me rendait allergique à ses remarques et à ses remontrances et je voyais de minute en minute s’effilocher le capital de patience de Tonton jusqu’à ce que sa colère éclate.
Tous les apprentis latinistes se rappelleront sûrement de ce gros volume à couverture rouge, compagnon incontournable de nos études, le dictionnaire latin-français-latin de Félix Gaffiot, plus simplement nommé « le Gaffiot ».
Ce « Gaffiot » donc trônait sur la table du petit salon où nous nous trouvions, à portée de main de Tonton qui, exaspéré par ma nullité, le saisit vivement et me le jeta violemment au visage.
Je l’évitais de justesse et le malheureux bouquin alla s’écraser sur le mur avant de retomber complètement démantibulé.
Tata interloquée alla le ramasser avant de demander à Tonton, piteusement muet et aussi surpris que moi devant cette perte de contrôle de lui-même, s’il n’était pas devenu fou.
Autant dire que ce jour-là, la séance de devoirs de vacances s’arrêta là.
Le « Gafiot » recollé tant bien que mal par Tonton, continua à m’accompagner jusqu’à ce qu’à mon grand soulagement, j’abandonne le latin en fin de quatrième, pour rejoindre une section dite « moderne » plutôt orientée vers les mathématiques pour lesquelles je montrais davantage de dispositions.
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