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Épisode 34

  • JF
  • 19 janv.
  • 5 min de lecture
Le collège Emiland Gauthey
Le collège Emiland Gauthey

Je n’ai aucun souvenir de mon examen d’entrée en sixième.

Il faut croire que je l’avais réussi puisqu’au premier octobre 1952 je franchissais pour la première fois la porte d’accès au collège Emiland Gauthey, aujourd’hui désaffecté.

 

Mes recherches m’ont permis de découvrir que cette célébrité régionale du 18ème siècle était architecte, auteur de nombreuses réalisations dans sa région.

A-t-il inspiré ma vocation ?

 

Une fois cette porte franchie, imaginez une immense cour macadamisée, sans arbre, entourée d’un fer à cheval de bâtiments constitués de trois niveaux, couverts d’une toiture en ardoise sur une charpente mansardée.

Au pied des bâtiments, un trottoir d’environ trois mètres de large couvert d’un auvent métallique formait un préau, sous lequel donnaient fenêtres et portes d’accès aux classes et autres salles d’études.

Le quatrième côté de la cour était bordé par une place arborée, la séparation entre la place et la cour étant assurée par un mur en pierres surmonté d’une grille assez haute pour dissuader toute tentative d’évasion.

 

J’étais très impressionné en découvrant ce nouveau lieu d’apprentissage du savoir particulièrement austère.

 

Immédiatement pris en main par le professeur principal, mes nouveaux camarades et moi-même prîmes connaissance de notre emploi du temps, notion toute nouvelle pour nous qui, fraichement issus du « primaire », étions habitués à un seul maître et une classe unique.

Je découvris ainsi, à côté des disciplines aux connotations familières, telles que mathématiques, français, histoire et géographie, des nouveautés mystérieuses et assez inquiétantes telles que le latin, une langue vivante, l’allemand pour moi, ainsi que quelques enseignements annexes, musique et éducation physique.

Tout cela chaque fois dans une salle différente, avec un horaire préétabli et un professeur pour chaque matière ou activité.

 

Nous découvrîmes très vite une autre particularité de ce nouveau paysage éducatif.

L’emploi du temps comportait des trous, des heures non affectées que nous étions tenus de passer dans des salles dites de permanence, sous l’autorité d’un surveillant dont j’appris très vite qu’il répondait habituellement au curieux sobriquet de « pion ».

Ce personnage, généralement jeune, était le plus souvent un étudiant qui trouvait avec ce poste une rémunération lui permettant de financer ses études.

Habituellement conciliant et plutôt sympathique, il souhaitait, la plupart du temps, que le calme régnant lui permette de travailler et réviser tranquillement ses cours.

Nous pouvions donc, le plus silencieusement possible, communiquer et converser entre nous, sans qu’il s’y oppose.

 

A la sortie de chaque classe, dix minutes de récréation nous aéraient l’esprit et nous permettaient de rejoindre le professeur suivant et une nouvelle discipline.

Ces parenthèses étaient l’occasion de quelques jeux ou parties de balles contre les parties pleines des murs sous le préau.

Tous ces murs comportaient un soubassement légèrement saillant sur une hauteur d’environ un mètre.

A l’aide d’une balle de tennis ou en mousse, nous faisions des parties de paume endiablées, le jeu consistant à envoyer la balle à l’aide de l’intérieur du poing fermé, pour qu’elle frappe le mur au-dessus du soubassement pour rebondir ensuite sur le trottoir avant d’être renvoyée de la même manière par le joueur adverse.

Interdiction bien sûr de toucher le soubassement et de faire rebondir la balle au-delà des limites du trottoir.

C’était très amusant, très physique et exigeait beaucoup d’habileté de la part des joueurs.

Je n’ai jamais été très adroit à ce jeu lui préférant de loin des parties de billes ou de football.

 

J’étais un garçon assez malingre, pas très costaud et une proie toute désignée pour quelques « grands » de cinquième ou de quatrième, en quête de mauvais coups et à la recherche d’un souffre-douleur.

J’ai très vite été repéré par un petit groupe qui, quelques jours après la « rentrée » entreprit de m’acculer dans un coin discret de la cour.

Leur chef, à peine plus grand que moi, m’apostropha avec l’intention manifeste de chercher à me raquetter.

Alors qu’il me bousculait et me faisait reculer par des bourrades successives, j’ai, par hasard et miraculeusement, réussi à saisir le majeur de sa main droite que je me mis à tordre avec l’énergie du désespoir.

A genoux et suppliant sous la douleur, je le maintins ainsi jusqu’à obtenir l’éloignement et la dispersion de ses acolytes menaçants.

Sans le relâcher, je lui fis promettre de me laisser tranquille à l’avenir, évoquant de surcroit l’assistance que je ne manquerai pas d’obtenir de la part de mon père et du « Surveillant Général » que je comptais bien informer de leur attitude s’ils renouvelaient leur agression.

Enfin libéré, furieux et insultant, il prit le parti de s’éloigner avec sa bande et je n’eus à l’avenir plus rien à craindre, ma réputation de réfractaire à toute tentative d’intimidation ayant apparemment fait le tour de tout ce que l’établissement comportait de mauvais garçons.

 

Dans la cour d’entrée du collège, à droite se tenait la loge du concierge.

Cet homme assez âgé était philatéliste et, sachant que j’étais moi-même collectionneur de timbres, encore débutant mais passionné, m’avait pris en affection.

Au lieu d’aller jouer dans la cour de récréation, il m’arrivait assez fréquemment de le rejoindre dans sa loge pour, avec sa permission, feuilleter interminablement et précautionneusement, tous les albums alignés sur des étagères.

Il avait même accepté à un tarif très modeste et en adéquation avec mes petits moyens de me céder toute une série de ses timbres en double qui, encore aujourd’hui, constitue une des bases de ma propre collection.

 

De la « sixième à la troisième », j’ai usé mes fonds de pantalon sur les bancs de ce vénérable établissement où je me suis souvent considérablement ennuyé.

Je m’y rendais chaque jour, de mauvaise grâce, en bicyclette, empruntant l’interminable piste cyclable de l’avenue de Paris puis la montée dite « de la Citadelle » avant d’emprunter la rue si joliment nommée « de la Trémouille » où se trouvait l’entrée du collège.

 

Alors que je m’étais montré plutôt bon élève en école primaire, j’ai très rapidement été confronté à plusieurs matières que je trouvais assez rebutantes.

C’était notamment le cas de l’allemand et surtout du latin et tout particulièrement l’épreuve des thèmes que je vivais comme un véritable cauchemar.

Il faut dire que les professeurs correspondants n’étaient pas très conciliants et qu’ils me laissent un souvenir assez détestable.

Seules les mathématiques me plaisaient vraiment et cette discipline relevait fort heureusement le niveau de mes bulletins scolaires, me permettant tout juste, à chaque fin d’année, de passer dans la classe supérieure.

 

C’est en fin de classe de troisième qu’un éventuel redoublement se profilant, mes parents et surtout papa décidèrent de me mettre en pension dans le célèbre collège d’Oratoriens à Juilly dans l’Oise.

Seulement voilà, le passage en classe de seconde et même tout simplement mon admission dans cet établissement étaient assortis d’une condition non négociable, en l’occurrence un stage de rattrapage de deux mois, durant la période des grandes vacances d’été.

 

J’ai donc, un lendemain pluvieux de 14 juillet, franchi pour la première fois le portail de ce respectable collège, qu’avant moi le grand Lafontaine avait connu et tant d’autres célèbres personnages tels que Montesquieu, Jérôme Bonaparte, Bossuet et tous ceux que j’oublie ou que j’ignore et qui ont bien avant moi, usé leurs fonds de culotte sur ces bancs vénérables.

 

J’ignorais alors, en faisant ces premiers pas, que j’entamais ce jour-là, la période de deux années qui allait profondément changer ma vie et forger les bases de l’homme que je suis devenu.

J’ai récemment et, avec beaucoup de regrets, appris la fermeture définitive de ce lieu, cher à mon cœur, mais qui apparemment, dans cette époque moderne, n’était plus rentable.

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